Le vieil arbre.
Un beau jour, il y a bien longtemps, à l’heure la plus chaude de la journée, celle où la lande se tait sous le poids de la chaleur, le silence fut rompu par les pleurs d’une jeune fille. A bout de forces, elle s’arrêta à l’ombre d’un vieil arbre. Après un long moment, ses sanglots s’étant calmés, épuisée par son chagrin, elle s’adressa au vieil arbre comme dans un songe.
- Pourquoi es-tu toujours aussi serein vieil arbre ? Il semble que tu ne connaisses point le malheur.
Alors, à sa très grande surprise, le vieil arbre prit une grande inspiration et, d’une voix calme et posée, il lui répondit :
- Si je m’étais désespéré de ne pouvoir bouger, en pensant que la terre est plus riche sur l’autre versant de la colline ;
si j’avais pesté contre le temps, en pensant que l’air était plus vivifiant le jour d’avant ou en espérant qu’il soit plus agréable le jour d’après ;
si j’avais regretté la branche que j’ai perdue en pensant qu’elle m’était indispensable ;
si je m’étais rongé en pensant que jamais je ne serai à nouveau le jeune arbre vigoureux que j’ai été ;
si je m’étais rendu malade parce que l’arbre d’à côté me fait de l’ombre ;
si je m’étais angoissé enfin, chaque jour en pensant que demain, peut-être, une tempête me terrasserait ;
alors, sans doute, ne serais-je plus là pour te répondre aujourd’hui.
Alors, voyons, qu’est-ce qui peut bien t’empêcher d’être heureuse, lui demanda le vieil arbre ?
La jeune fille réfléchit un long moment puis ses yeux s’éclairant de cette petite flamme qui jaillit quand on vient de comprendre quelque chose de très important, elle répondit :
- Moi ! Il n’y a que moi qui puisse m’empêcher d’être heureuse !
Puis s’abandonnant à cette pensée, elle s’endormit à l’ombre du vieil arbre, d’un profond sommeil réparateur. Lorsqu’elle se réveilla, son regard était comme le premier regard sur le monde. La
jeune fille remercia l’arbre de tout son cœur. Elle alla au ruisseau remplir un seau d’eau, le versa au pied de l’arbre et s’en alla, pleine de joie. On dit encore d’elle dans le pays qu’elle fut
très heureuse. Il paraît qu’elle regardait le monde avec un regard neuf à chaque instant.
Histoire extraite du livre : Contes et chemins d'éveil - Jérôme Marcoux - Editions
Bénévent
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